PEOPLE UNDER NO KING

création janvier 21 Opéra de Bordeaux

 

 

UNE COLLABORATION RENAUD COJO / ARS NOVA

PREAMBULE

 

En rencontrant la personne et l’impressionnante force de travail de Jean-Michaël Lavoie pour la reprise de mon projet Low/Heroes, Un Hyper-Cycle Berlinois à l’Opéra de Bordeaux en février 2017, nous entamions une collaboration fructueuse et riche de nos aspirations communes.

L’idée d’un projet partagé germait alors rapidement suite à la nomination de Jean-Michaël à la direction artistique de Ars Nova et sa proposition de faire œuvre commune sur une prochaine intention.

J’envisageais alors de produire un geste artistique issu du mouvement punk et dont la musique contemporaine serait le garant de sa force de transmission et d’invitation à la relecture d’un « répertoire » condamné à son historicité et sa théorisation.

Nourri depuis longtemps des textes de Lester Bangs, de cette littérature de ventre, j’avais à cœur de tenter cette rencontre entre musique populaire et musique savante.

Produire la rencontre entre le punk et un ensemble de musique contemporaine c’est frotter une  force instinctive à une forme plus savante et nécessitant de toutes façons une initiation.

Même si la culture punk semble désormais muséifiée, elle constitue cependant la bande-son de la jeunesse révoltée des seventies. Aujourd’hui, la contre-culture punk s’est tellement intégrée au capitalisme que son état d’esprit est devenu le moteur de nouvelles formes de management…

En investissant le champ de la musique contemporaine, de cette force créatrice que constitue le répertoire punk, c’est peut-être donner aux origines de la révolte, un renouveau nécessaire à sa dimension contestataire.

ARS NOVA

 

Fondé en 1963 par Marius Constant, compositeur et chef d’orchestre, il est le plus ancien ensemble français consacré à la création musicale encore en activité aujourd’hui. Créé dans une période de développements de structures liées à la musique contemporaine (festivals, ensembles..), Ars Nova s’est développé sur un postulat : le pluralisme esthétique. Défendues avec force par Marius Constant, puis par Philippe Nahon, les volontés de prendre en compte les différents courants musicaux et de ne répondre à aucun dogme ont toujours été des marqueurs de l’activité de l’ensemble. C’est donc dans un véritable foisonnement musical que se sont construites 50 saisons de concerts, nourries de la rencontre entre les arts et de la volonté d’expérimenter de nouvelles formes de concerts. Jean-Michaël Lavoie en assure la direction depuis 2018.

 

EXTRAIT

 

J’ai accumulé des tas de questions, de postulats, de fantasmes, si bien que pas un seul nullard lisant ceci, et possédant une pile d’albums « rock » datés et fastidieux, mais pas des Stooges, ne peut manquer de comprendre, ce qui me permettra de passer aux choses sérieuses et de décrire leur nouvel album. Voici donc la charge utile.

Z’avez raison, Iggy Stooge est un parfait débile. Sur scène comme sur vinyle, il se couvre de ridicule bien mieux que tous ceux, ou presque, que j’ai jamais vus sur scène. C’est l’une des facéties essentielles de son génie.

Ce dont nous avons besoin, c’est de « stars » rock prêtes à passer pour des imbéciles, à faire le grand plongeon et si nécessaire à se comporter de telle sorte que leur public a honte pour elles, aussi longtemps qu’il leur reste le moindre lambeau de dignité ou d’auréole mythique. Parce qu’alors tout le foutu édifice prétentieux de l’industrie rock, si suprêmement ridicule, lancé pour piquer du pognon en arnaquant les kids et en encourageant des fantasmes de puissante « culture jeune », s’effondrerait, et avec lui les carrières des non-entités sans talent qui s’en nourrissent. Pouvez-vous imaginer Led Zeppelin sans Robert Plant entubant l’assistance : « Je vais vous donner chaque millimètre de mon tube d’amour », alors qu’en réalité il ne donne rien, même pas un « Comment ça va » souriant de bonne humeur ou sans le super froncement de sourcils du super musicien Jimmy Page ? 

Lester Bangs In « Psychotic Reactions et Autres Carburateurs Flingués », Editions Tristram.

NOTE D'INTENTION RENAUD COJO

 

Peut-être aurai-je dû entamer une bouteille de Jack Daniels pour produire ici les quelques lignes de ma note d’intention. Des litres de Budweiser? Lester Bangs fut un grand amateur de bière tiède… et dont le foie tout entier baignait dans cet encre âcre mêlée d’alcool et de tabac blond.  Mais dans toute tentative de création l’on doit éviter au maximum de laisser les traces visibles de l’imitation. Le bouchon de bourbon restera donc fermé. Laissons ça aux metteurs en scène, ceux qui savent faire feu de tout bois et allumer les braises de plastique dans leurs décors boursouflés. Cela, je n’ai jamais su faire.

Il y a quelques années alors que nous étions en tournée avec un vieux spectacle qui faisait office de première partie d’Arno, le chanteur, ce dernier me confiait qu’il rentrait d’une longue série de concerts estivaux et qu’il lui arriva de passer en deuxième partie d’un célèbre groupe de métal de l’époque (Guns and Roses pour ne pas les citer)…  Quelle ne fut sa surprise de constater que, sur scène, leurs bouteilles de whisky étaient en fait remplies de thé pour donner la couleur,  l’illusion. Coller à un imaginaire. Faire semblant.

 Que dire de la scène si elle n’est pas dévastée ? On ne produit pas d’œuvre sans être intimement traversé par ce que l’on y vit et comment le corps est également un enjeu de vérité. C’est ce que je crois. Ici il s’agira d’un espace mental, une scène de concert dans laquelle mon corps de jeune adolescent a visité le punk et se souvient d’avoir un jour perdu ses oreilles. Verdict de l’othorino : « moins 50 pourcent dans les aigues ». Tout ça à cause des guitares d’ Andy Mc Coy ou « Cosmic Ted », l’homme-décibel d’Iggy Pop, lors de l’un de  ses célèbres shows, à la Salle des Fêtes du Grand Parc à Bordeaux, par un novembre blafard et fiévreux.

Il y a cet acouphène incessant, ce diapason bourdonnant dans les brûlots de Lester Bangs, cette vérité crue des moments vécus à l’écoute des disques et de l’époque qu’il chronique avec passion et rage. Moments chéris ou détestés. Mais toujours l’époque… Une scène d’époque donc.

Alors oui la présence d’un récit, le plus souvent désincarné de celui qui utilisait sa machine à écrire comme une mitraillette, popularisant le « gonzo ». Mélange de grande mégalomanie, d’érudition et de mauvaise foi assumée.

Lui, Je l’imagine travaillant dans son fauteuil éventré, seul, sans personne pour l’encourager. Il peut rester en pyjama sous sa vieille robe de chambre, cigarette au bec et bouteille à la main toute la journée. Personne ne s’en émeut. Il envie le musicien, ce type hyper sexué (Elvis a montré la voie), fièrement campé sur ses deux jambes, jeans troués, avec sa guitare plaquée contre son sexe, vers laquelle il envoie les assauts de son poing vainqueur et face  à un public en délire au sein duquel, un nombre incroyable d’adolescentes prêtes à jeter leurs petites culottes sur scène. Alors, oui le Rock-Critic le jalouse ce musicien, d’autant que ce même bonhomme avec sa cour de jeunes filles, ne serait probablement jamais devenu rock-star sans les papiers écrits sur lui, par ce même critique. La tentation sera trop grande, et le rock-critic se transformera de temps à autres en chanteur comme Lester le fut avec les Delinquents.

 

 Le sexe ? Outre cette hypersexualisation de l’image du punk ou de la punkette, la notion de couple valorise en priorité la notion de danger, la barbarie plutôt que l’ennui, et une pratique sexuelle basée sur des rapports troubles voire limites.  De même,  la répartition des positions au niveau du processus de création procède d’un décalage entre hommes et femmes qui n’est pas vécu comme un décalage de sexe.

Alors oui, un couple, enfin un homme et une femme également sur scène, dont la présence serait d’abord le signe de l’évidence des corps réunis par l’expression d’une physicalité punk où l’exploration de l’espace où le mouvement et sa relation à la musique se joueraient du populaire et du contemporain. J’imagine aisément que les présences d’Annabelle Chambon et Cédric Charron puissent éclairer l’intuition et l’exigence de ce type de performance.  

 Il nous faut retrouver la frénésie et la colère, dans la tourmente des accords basiques  restitués par la dynamique composition musicale du projet.  L’écriture du spectacle mettra en équation actions et récits en agençant la musique comme personnage central et autour de laquelle les corps accompliront des rites vertigineux de débordements, de saillies, devenant tour à tour l’ombre d’eux-mêmes et la lumière de leurs propres aspirations. La sortie du tunnel.

Une logique de sensation plus que de significations. La mort n’est jamais loin.

Et puis la ville. Deux villes probablement. Detroit et Londres, berceaux de toutes les naissances et de tous les rêves avortés.

De la lumière froide, néons. Je pense irrémédiablement à la scène du Station to Station Tour (Isola 1976 Tour) que Bangs passa également en revue après avoir dit un jour qu’il n’aimait pas Bowie. Il changera d’avis justement, sous ces lumières blafardes, comme une révélation.

Il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis.

NOTE D'INTENTION JEAN-MICHAEL LAVOIE

Le nouveau projet d’Ars Nova est de créer la musique du XXIème siècle avec la plus haute exigence artistique et sans tomber dans le piège des étiquettes et des dogmes esthétiques. Dès que des artistes se rencontrent et souhaitent travailler ensemble, même si leurs pratiques évoluent dans des univers différents, les portes s’ouvrent, les mots s’échangent, les idées fusent de toutes parts. Les rêves deviennent possibles.

J’ai découvert le travail de Renaud Cojo sur la production de Low / Heroes avec l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine en 2016. Le projet était emballant, mais j’avais envie de pouvoir aller plus loin dans le travail avec lui, y mettre mon grain de sel dès le début. Avec 

Ars Nova, c’est possible de faire éclater la bulle dans laquelle les musiciens classiques ont pris des habitudes de travail… et qui prédéterminent l’objet musical et la forme du concert. C’est ce qui m’intéresse dans le projet de Renaud : ne pas aborder la musique punk et la musique contemporaine en tant que deux courants différents et que l’on juxtapose sur scène, mais de creuser le point de jonction entre les deux, celui qui est invisible et révèle ce qui nous relie au lieu de nous séparer. Comment arriverait-on à se comprendre et inventer une forme de représentation dans laquelle chacun aurait sa place : acteurs, musiciens, 

compositeurs, vidéaste, chef d’orchestre, etc...

 

ANNABELLE CHAMBON / CEDRIC CHARRON

 

Issus pour l’un, du CNSMD de Lyon et du Performing Arts Research and Training Studios pour l’autre, Annabelle et Cédric intègrent la compagnie Troubleyn / Jan Fabre en 2000.

En 17 ans de collaboration ils ont œuvré à toutes les créations majeures du flamand, de As Long As the World Needs a Warrior’s soul (2000) à Mount Olympus/ to glorify the cult of tragedy (2016).

Annabelle Chambon et Cédric Charron font partis de ces rares performeurs à qui Jan Fabre a dédié un solo, Preparatio Mortis (2010) pour Annabelle et Attends Attends Attends (pour mon père) (2014) pour Cédric.

Ils ont assisté Jan Fabre dans ses Masterclass depuis 2004 et ils sont à l’origine du Jan Fabre Teaching Group.

Par ailleurs, Annabelle et Cédric ont cosigné I promise this is the last time en 2015 et Tomorrowland en 2017 en collaboration avec Jean-Emmanuel Belot.

Annabelle Chambon a également participé à trois créations de Coraline Lamaison.

 

Les Français Cédric Charron et Annabelle Chambon, qui se sont rencontrés en 1999, à Bruxelles, forment une paire d’interprètes d’exception de Jan Fabre.

De spectacle en spectacle, ils ont tracé une ligne claire de haute intensité. Ils ont hissé le théâtre pulsionnel du Flamand à des sommets de lisibilité dans l’excès.

Un travail de don et de patience où l’instinct prend sans cesse le pouls de la technique pour foncer plus loin.… les tempéraments de Cédric Charron et d’Annabelle Chambon ont explosé au gré de la gamme d’exploits théâtraux toujours plus féroces proposés par Fabre.

A ces performeurs d’élection, Jan Fabre a offert des solos beaux comme des cadeaux. 

Rosita Boisseau - Le Monde 11 mars 2016