UN PROTOCOLE D'ECRITURE

 

« 1er Janvier 97. J’installe une feuille blanche de 80 mg soustraite à la ramette 500/A4 de marque Rey Today à plat sur la table d’écriture. L’espace dans lequel je me trouve est peu éclairé. Mon buste opère une rotation de 30 degrés comme cette position du raver au moment du repli, au plus fort du beat per minute. État d’écriture, le corps en traducteur. Le silence contrarié par le contrepoint rythmique des assauts du stylo Pilot Signpen à pointe épaisse. Les mots jetés dessinent une trajectoire syncopale dans un mouvement que je m’interdis d’interrompre. Les règles viennent alors d’elles-mêmes :

Interdiction d’anticiper la lecture à l’amorce du verbe en panne.

Interdiction de prendre le temps du mot juste, mais juste le mot qui se présente au rythme de l’ensemble.

Être au verbe.

Continuer coûte que coûte jusqu’au silence.

Le jeu devient « processus d’écriture » jusqu’au moment où une respiration un peu plus longue viendrait ponctuer définitivement l’entreprise du jour. Être dans l’immédiateté de la rythmique, ne jamais aller vers le sens en dehors de la résonance des mots et des phrases alignées. Litanies. Faire résonner les syllabes sonores au bord d’un organe à l’écoute, atteindre par le son une région qui atteint l’éveil de la sensibilité, pas de l’ « intelligence ». Au bout du compte, une feuille noircie par le sismographe de mon bras/prothèse de mon corps où les mots se bousculent. Plus tard, je m’arrête au plus profond d’un silence de moi-même.

Constat : mise à plat de ce moment très précis où mon corps va suivre ses propres envies, car mon corps n’a pas les mêmes envies que moi. Intuitions hasardeuses concernant les rapports d’intensité et de correspondances entre les syllabes, les signifiants, les phonèmes et la musique vocale. Après le silence de la relecture, jaillissent des regards intérieurs dont la musique aura été le signal d’alerte (impossibilité physique à jouer d’un instrument). Accrochage aux mots et aux sons, aux signifiants immédiats, aux sensations rythmiques. Ce que je lis à voix haute devient ce rapport dérangé à mon propre corps. Comme un besoin, je décide alors de m’abonner quotidiennement à cet exercice. Ainsi déclinerais-je comme au mixage en musique, le rythme de ces pensées qui ne se présentent pas à moi détachées. Elles formeront le trait musicalement placé d’un ensemble proche de l’oratorio, de l’ode ou du babil. Isolées du rythme, ces  textes que je nomme au fil du travail des « mix(es) » perdraient leur « vérité », car en déséquilibre cette matière ne trouverait pas sa justesse organique, mis en scène par mon corps vivant.

Je décide alors de poursuivre la convocation de ces intuitions trente jours durant. Au total 31 textes, 31 jours du premier mois de cette année là, 31 ans à l’achèvement de ce travail.

Un peu plus de trois ans après, en 2002, je prétends offrir à ces mots, la place de la musique et des images, en écho immédiat à l’instant de la parole à voix haute.

 

 

UNE PERFORMANCE

 

De cette épopée en marche laissée en amorce sur la feuille de papier, manque sa volonté de jouissance. L’articulation parlée à voix haute doit excéder sa demande, dépasser le babil et par quoi essayer de déborder, de forcer la mainmise, ouvrir les portes du langage par où l’idéologique et l’imaginaire pénètrent à grands flots.

Devant moi le manuscrit : quelque chose qui participe à la fois de la perception, de l’intellect, de l’association - mais aussi de la mémoire et de la jouissance -, et la lecture se met en marche. Cette lecture, où vais-je, où puis-je l’arrêter? Sur quel autre espace peut t’elle être véhiculée?

Du mot écrit, je pourrais remonter à la main, au muscle, au sang, à la pulsion, à la culture du corps, à sa jouissance.

Alors j’imagine un contrepoint strictement musical, un accompagnement instrumentalisé par une lecture extérieure à la mienne. Celle des samples du groupe Nababs, capables de saisir les impressions du geste rythmique de l’écriture, pour y générer des transgressions parallèles, symétriques où contraires.

Le matériau initial de mon geste sur la feuille, devient le métronome de la partition totale. L’accompagnement de la prothèse instrumentale stigmatise la contrainte du langage parlé du Raver au sein du chœur, offrant la perméabilité de sensations sous-jacentes.

Replacé dans le contexte de la rave, l’extérieur véhicule des nappes sonores porteuses d’une énergie véhicculée par le groupe/témoin. La musique ouvre à la danse des corps témoins : le public.

De même, placé dans le contexte d’un objet rendu au visible, « spectacularisé », j’entends organiser dans l’espace de représentation, une place particulière à l’image en mouvement. Images stockées dans une banque de données et générées en direct par mixage comme principe d’écriture deuxième. Stigmatiser sur grand écran les impressions du monde rendues au monde par l’expression de la réalité du moment parlé. Constituer dans ce monde qui me regarde une sélection de l’infra-ordinaire, cadre de l’expression initiale de mon entreprise d’écriture.

En juxtaposant le cadre, éviter la paraphrase et le commentaire comme une « preuve par l’image », afin plutôt de réintroduire le rythme et les mots dans le berceau du monde, de mon monde qui les a vu naître.

Tenter l’expérience du premier balbutiement afin de continuer l’expérience du langage à offrir.

Dans cette performance, le public peut s’apparenter au « groupe en fusion » tel que le définit Sartre dans sa Critique de la Raison dialectique (1960). Le « groupe en fusion » se constitue en opposition avec la « série » en ce qui implique un intérêt commun impulsé de l’intérieur et non plus imposé de l’extérieur.

De manière générale, Les ravers expérimentent un autre type de relation sociale car ils sont anonymes dans la foule de la rave mais, du fait de leur intérêt commun, perçoivent l’autre comme révélation immédiate d’eux-mêmes. Ils font l’expérience de la solidarité et celle de l’appartenance et de l’intégration à une communauté collective nouvelle, expériences fondamentales que l’on vit dans le groupe. Une synchronie s’installe entre les individus à travers la danse et le rythme musical. Ils forment une unité, un tout vivant, dans lequel les respirations se fondent. L’accélération progressive du tempo accroît la tension collective et accentue les sensations et les émotions des danseurs.

La musique des raves, le plus souvent livrée par le sampling de machines peut être extrêmement robotique et « carrée », minimaliste ou compliquée, expérimentale ou mélodique. Comme le révèle le vocabulaire employé par les participants, elle se présente comme un ensemble de « boucles », de « spirales », de « montées » et de « descentes ». La nuit évolue ainsi par cycles qui se succèdent toujours dans une progression d’ensemble. Ces cycles sont caractérisés par une accélération du rythme, une accentuation des basses, jusqu’à une « explosion » du son qui se traduit par un débordement de joie. Chaque cycle comporte un moment culminant suivi d’une diminution d’intensité. Plus tard le rite conduira à « l’after ».

En rave, puisque tous les codes verbaux, les règles implicites d’échange sont abolis, les relations entre personnes sont directes et apparaissent comme plus sincères qu’à l’ordinaire : « Le comportement souligne la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes et mutuellement, les moyens d’éviter la confrontation, et la logique inhérente et propre à chaque individu” » (Hall 1984). Alors que les mots sont instruments de pouvoir, « la part non-verbale du système de communication, est le patrimoine de tout individu, et constitue un fonds culturel qui le guide dans toutes les situations qu’il rencontre dans la vie » (Hall 1984). Ici le corps devient un royaume autarcique et caché, trésor inépuisable de sensations, et le désir est apparent de procéder à une «colonisation narcissique d’une corporeité profonde jusqu’ici méconnue » (Akoun 1985).

 

UN DISPOSITIF

Un écran tendu derrière la silhouette en mouvement du Raver qui respire à l’articulation. Ici l’expression de la langue est amplifiée afin de rendre les moindres mastications de sa fabrication. Ne rien perdre du corps qui se refabrique à chaque fois. Corps - lecteur qui met à contribution le gosier, le muscle laryngé, les dents, la langue, tout entier dans sa densité musculaire, sanguine et nerveuse. Devant lui un télé prompteur porteur de tous les signes écrits de la partition. La propriété télévisuelle de la machine confère à l’oratorio la forme de sa fonction politique. Le Raver nous donne les nouvelles de ce monde dans lequel il n’est plus tout à fait, comme au journal télévisé où le présentateur s’absente étrangement de ce qui le lie au monde. Le télé prompteur n’est plus que le vecteur d’un regard qui ne nous regarde plus, qui ne regarde plus le monde et pourtant qui nous prends pour témoins, spectateurs abusés. Derrière l’écran, les activistes: musiciens, sonorisateurs, mixeurs vidéo, luminariste, agissant comme derrière le papier de l’écriture, jusqu’où l’écriture en acte semble puiser sa source. Sources d’images générées en direct sur le grand écran, comme au paraphe d’une signature conjointe, deuxième trace substituée aux impressions de la première et dont l’agissant reste l’auteur.

 

PRESSE

Et étonnamment, grâce à ces machines naît un spectacle très vivant, qui palpite au rythme d’une musique hypnotique ou planante, qui évoque un cycle de vie, parle de corps, du sexe, des sentiments. Car il est question avant tout de l’humain, de son rapport à l’autre, à l’animalité, ainsi que de sa place dans la société. 

 

     

Céline Musseau (Sud Ouest, mars 02)

 

«Transe. Ecriture automatique. La poésie comme affaire de sons, de rythmes, d’incantation. En tout poète sommeille un chaman. Renaud Cojo l’éveille avec des mots jetés sur le papier, presque sans y penser. Rave / ma religion, long poème incantatoire sous-titré Sonde Système, se présente comme un tourbillon de mots, un flux jailli de l’étourdissant martèlement des BPM (beat par minutes). Le livre est accompagné d’un disque où l’on peut entendre l’auteur dire son poème sur des samples dûs au groupe Nababs. C’est que Rave / Ma religion a aussi fait l’objet d’une performance réalisée en 2002 à la Faïencerie à Bordeaux. On connaît Renaud Cojo pour ses mises en scènes : La Marche de L’architecte de Daniel Keene , Phaedra’s Love de Sarah Kane , Pour Louis de Funès de Valère Novarina. Bel objet accompagné de photos, Rave / ma religion, se réfère évidemment au film Rock my religion dans lequel le plasticien Dan Graham pointait la relation entre musique rock et ses pratiques rituelles de la secte Shakers. La transe collective des ravers représente la version la plus contemporaine de ce phénomène.

Renaud Cojo rend compte de cette expérience éminemment physique d’ivresse collective, non sans évoquer l’angoisse que lui procure l’immersion dans ce groupe en fusion. Se sentant à la fois démultiplié, mais seul en même temps au milieu de lui-même dans des termes qui évoquent parfois les textes sur la drogue de Henri Michaud. 

 

     

Hugues Le Tanneur (Théâtre, juin 2003)