Maïakovski un autre “suicidé de la société”, géant froissé, visionnaire déçu au dessus du volcan idéaliste. Figure de proue d’un futurisme et d’une révolution en attente. Tel que nous l’avons aperçu, pour une dernière fois, en concert d’adieu, sur la scène des idéaux avortés jouant du cri, l’instrument de sa révolte. A bas votre amour ! A bas votre art! A bas votre ordre! A bas votre religion! Le corps se déchire en offrande exemplaire, Christ en croix, virtuose de la transe, héros déchu, ange guerrier... Seul au pied du micro, la vois portée au combat pour rendre l’amour possible. La machinerie futuriste posée comme un potentiel telle la main invisible d’un dieu, projette l’effervescence par l’incandescente ferveur du vécu.

     

                                                                                                                                                                                                        Renaud Cojo

 

Maïakovski est célèbre mais quand connait-on? Les précieux florilèges qui ont essentiellement révélé son existence ne pouvaient donner plus que des échantillons très divers. Ces fragments communiquent une idée juste de l’écriture, de l’humeur, du tempérament maïakovskien. Mais il en émane l’impression d’une œuvre aux facettes multiples, soudées principalement par le dynamisme d’une personnalité. La grandeur de Maïakovski tient à l’extraordinaire cohérence de son univers poétique. Une cohérence assidue, réfléchie, déterminante pour la charpente constitutive de son œuvre. Ces poèmes jalonnent toute la création de Maïakovski, ils mettent en évidence la structure cyclique de sa démarche. Chaque cycle a pour matériau un certain nombre d’éléments vécus, biographiques, historiques, politiques qui se projette d’abord sous une forme immédiate, le plus souvent fragmentaire ou éclatée. Le poème maïakovskien est une œuvre solidement constituée où la matière anecdotique est soudée et transfigurée en argument symbolique à trame le plus souvent fantastique. C’est ainsi que Le Nuage en pantalon dessine tout un système d’implications du motif amoureux tragique. L’amour vécu par le poète est insoutenablement malheureux à cause du monde dominé par l’argent, la guerre, la grossièreté bourgeoise qui laboure l’esprit de ferveur. Aussi bien lutter contre le conflit déclenché en 1914 que par les cupidités impérialistes, pour la modernité de l’art, les opprimés du monde industriel et surtout pour promouvoir sur la terre un style d’existence chaleureux et affranchi. Maïakovski ne démord pas de cet objectif jusqu’à ce 14 Avril 1930 où il se donne la mort d’une balle en plein cœur.

A propos du Nuage en pantalon , le titre initial était Le treizième apôtre. Maïakovski dira “Je considère le Nuage comme le catéchisme de l’art d’aujourd’hui; quand j’ai apporté cette œuvre à la censure, on m’a demandé : Alors vous voulez aller au bagne? J’ai répondu : en aucun cas, cela ne fait pas du tout mon affaire”... Alors on m’a barré six pages, y compris le titre (...). On m’a demandé comment je pouvais associer le lyrisme à une grande grossièreté. Alors j’ai dit : Bon si vous voulez je serai furieux, si vous voulez je serai des plus tendre, pas un homme mais un nuage en pantalon...Plus tard je n’ai pas rétabli le titre, je m’y étais habitué. C’est en cherchant un éditeur que Maïakovski fit la connaissance de Lili Brik en 1915, “la plus joyeuse des dates”. A la suite d’une déclaration du poème chez elle va naître la passion centrale qui les unira pendant de longues années. Le poème d’abord “tout déplumé par la censure, avec six pages complètes de points de suspension” ne sera imprimé intégralement qu’en 1918 par l’Association de l’art socialiste, organisée initialement par Maïakovski.