Ultime concession aux paradoxes du show, ce Dernier spectacle avant (ouverture) est un alibi de plus à la culture marchande, valorisée par la spéculation concurrentielle établie par les médias. Dispositif anti-émotionnel, champ réduit d’une expérience forcément réductrice, il est question de rendre au plateau son moment « d’avant les chiens dressés». Pornographie de la bienséance et de l’étalage des savoirs, la scène n’est pas cet endroit de l’hésitation mais bien celui du « coup sûr » et des valeurs montantes.

Dernier spectacle avant ouverture est une performance de 23 minutes en forme d’épuisement de l’espace du plateau, livré lui-même à l’expertise d’un corps à l’agonie. Il y est question entre autres, et sous réserves : d’un corps qui se vend, du cahier de doléances d’un supermarché de province, du salut public, de la soif des vaincus, des soldes avant la saison, d’un air nerveux et répétitif ... enfin les rideaux s’ouvriront.

À l’heure où le politique semble placer le statut de l’artiste aux confins de la précarité, il semble justifié de s’interroger sur la complexe valeur accordée au « rendement » de l’artiste. Le geste artistique n’a rien à vendre que son désir d’être au monde en disant le monde. En cela il est loin d’être entendu comme nécessaire au sein d’un système économique. Le nécessaire doit être marchand, rentabilisé, logotypé. Le nécessaire doit participer au flux économique, pas à sa remise en question. Les grands médias ont fait de l’artiste un VRP du culturellement correct, du logiquement vendeur. Les « quinze minutes de célébrité » chères à Andy Warhol sont désormais le credo absolu d’un passe-droit bien cynique aux valeurs culturelles portées par la diffusion du spectacle vivant en France. Être reconnu est déjà en soi une valeur culturelle importante aujourd’hui. Fabriquer un « soi » logiquement vendeur ne se nourrit surtout pas d’un discours ni du geste de la création artistique, mais plutôt s’attache à refléter l’image d’une civilisation qui cherche encore ses héros.

Sur la scène du « Dernier spectacle avant ouverture », les héros déchus disposent d’une vingtaine de minutes pour prouver une dernière fois qu’ils sont au monde, nourris de son profond désordre, de son chaos sublime. Ces créateurs de civilisation sont les épouvantails traversés des messages publicitaires et des idoles glacées. Leur théâtre n’a pas su dire leur temps car leur théâtre est mort depuis bien longtemps. Leurs idoles aussi.

En attendant l’ouverture, la suite est alors envisagée...

Renaud Cojo