Jugé à Nuremberg, où il plaida coupable, le nazi Albert Speer, architecte d’Adolph Hitler, fut condamné à vingt ans de réclusion à la prison de Spandau. C’est là que nous le rejoignons, mis à nu par l’auteur australien, Daniel Keene. Loin d’être une biographie, la pièce plonge au plus profond d’une conscience vide de remords et tente de d’explorer la folie d’un homme qui se déroba, jusqu’au bout, sur la question de la responsabilité de ses actes. Sans jamais franchir les murs de l’enceinte, Speer ne cesse de s’évader mentalement. Il marche dans le jardin, il marche, sans fin, et rallie les extrêmes du globe. Lorsqu’il discute avec ses compagnons, Hess, l’autre nazi, ou Casalis, pasteur aumônier, il déploie la même capacité à se soustraire à l’émotion. Mécanique fascinante que Daniel Keene observe et restitue en dialogues elliptiques, entrelacés des poèmes de Paul Celan, qui fut l’un des témoins essentiels de l’Holocauste. Le chant et le conte tracent ainsi à la lisière de l’histoire, un récit poétique. Le monstre gît dans son mensonge. La bête qui nous fait face sur le plateau, est tapie, silencieuse, en chacun d’entre nous. Tout cela est affaire de conscience, et le théâtre, en l’occurrence, est le plus sûr chemin menant vers la lucidité.

Note de l'Auteur  

« En écrivant La Marche de l'architecte, je n'ai pas tenté pas de commettre une espèce de biographie d'Albert Speer. À mon sens, une telle entreprise serait théâtralement inutile (j'ai vu trop de soi-disant "bio pièces" qui ne sont jamais que des articles de magazine sur papier glacé travestis en théâtre) ; plus important encore, un tel procédé reviendrait forcément au bout du compte à réduire les si nombreuses questions morales – amples et complexes – qui ont entouré la vie de Speer, des questions qui jusqu'à la fin de sa vie l'ont plongé dans la perplexité, qu'il ne pouvait pas embrasser, des questions qui, un demi-siècle plus tard, nous plongent encore dans la perplexité quant à la montée du nazisme et le rôle que Speer a pu jouer dans ses crimes.La vie d'Albert Speer ne suffisait pas. Je ne pouvais pas savoir, finalement, ce qu'il pensait et ne prétendrais pas le savoir. J'ai soupçonné dans tout ce que j'ai lu de ses écrits, dans tout ce que j'ai lu de ceux qui lui avaient parlé, qu'il mentait, que toute sa vie il avait joué une comédie alambiquée qui médusait et satisfaisait ceux qui voulaient comprendre plutôt que condamner. Speer savait qu'ils voulaient comprendre. Je doute que lui ne l'ait jamais fait. Il a joué le rôle que lui a assigné un monde en état de choc, un monde souffrant, un monde qui voulait punir et se débarrasser de ses "monstres". Il était prêt à être l'un d'eux. Il était prêt à reconnaître sa culpabilité. Il était prêt à faire acte de contrition. Tout cela était parfaitement logique et c'était un homme très logique en des temps eux-mêmes de plus en plus logiques. Je n'étais pas prêt à le juger. Ce n'est ni mon rôle ni mon inclination. J'étais prêt à soumettre la figure que cet homme présentait à une simple interrogation théâtrale; à déchaîner autour de son image un libre jeu de certaines des forces – mythiques, historiques, affectives, politiques et morales –, qui ont contribué à le façonner indépendamment ou non de sa volonté. Il serait le centre, ses journaux de prison ma source principale pour l'élaboration de son personnage. Et en contrepoint j'inscrirais, non pas tant en opposition qu'en relation de tension harmonique, les poèmes de Paul Celan, Juif allemand et survivant de l'Holocauste, qui a cherché au cœur même de la grammaire allemande une façon de parler de ce qui était arrivé, à lui et aux siens, qui a cherché "une hache pour briser la mer gelée qui est en nous" et qui avait enfoui les plus profondes horreurs du crime le plus flagrant du XX° siècle. Le reste est comme une loupe à travers laquelle le public doit rayonner. Si le verre est taillé avec loyauté une rencontre aura lieu. Telle est mon invitation. Ce ne sera pas une rencontre facile. Le fascisme est encore vivant et bien portant. Le nazisme n'est pas de l'histoire ancienne. Des races entières, des croyances entières, sont encore des forces de résistance qui les rayeraient volontiers de la carte du monde. J'ai écrit une pièce de théâtre qui va peut-être rendre plus apparente une certaine angoisse. Ce pour quoi je ne présente aucune excuse. Mais une fois encore, qu'est-ce que le théâtre ? »

                                                                                                                                                       

Daniel Keene, janvier 1998

 

Notes de Mise en Scène

 

Au centre d’une pensée échafaudée sur le principe de la raison et dont sa conscience semble parvenir à une flagrante vacuité, Albert Speer a choisi cette longue marche sans paysage. Une autre façon de s’évader, de poursuivre la fuite en avant loin de la condition d’humain. S’enfuir par les airs cette fois. Tirer des plans à vol d’oiseau. Mensonge permanent cerné par des portions d’espaces du possible. Sensation d’un vertige raisonné par strates aérées et dont le centre-Speer absorbe tel un trou noir les aspirations d’un repentir en construction. Archéologie de notre faute. Le tourment de cette conscience vidée est un paysage couvert de feuilles mortes dont l’humus féconde d’hypothétiques bourgeons d’un monde qui pourrait se refaire. Vingt ans de perspectives en attente et de retour sur soi. Le temps d’attendre et le temps d’être au temps. Cerner des espaces imaginaires. Par le feu, les âmes mortes manifestent encore leur présence et invitent à la parole. Le peintre Anselm Kieffer nous annonce les textures de l’isolement de cette âme vagabonde et du souvenir qui s’estompe face au poids de la responsabilité. Scénographie de l’air dans lequel l’âme jaillit, de la géographie mentale, du feu nourricier, enfin cette robe immaculée portée par des millions d’âmes mortes...De cette réalité « historique » des personnages réels, il ne faudrait pas en tirer un principe d’anecdote, portant préjudice à la portée philosophique de notre propre monstruosité et dont nous pouvons affirmer d’une manière définitive, une connaissance palpable depuis plus de soixante ans. C’est qu’ici les fantômes du théâtre veillent à notre vigilance transposant le réel dans la matière même du poème en agitant la mémoire de nos propres consciences. Il ne s’agit pas de regarder Albert Speer comme un étranger à nous - mêmes. Entendre Speer c’est accepter notre humanité inhumaine. Le chœur antique et la voix du jeune chanteur agissent contre la déresponsabilisation de notre activité de spectateur vers le théâtre de nos évasions suspectes.

                                                                                                                                                                                    

Renaud Cojo, janvier 2002