Des Taxidermistes au Zootropiste :

 

En 1992, je mettais en scène le texte "Bestiaire" écrit collectivement par un groupe de déficients mentaux sous la direction de Thierry Lahontâa. Les Taxidermistes était un spectacle coup de poing qui attaquait une donnée incontournable de l’être humain : la bestialité. Ode fantasque au fantastique, au lyrisme tragi-comique d’une vision étrange du monde animal vu à travers le prisme d’une lucidité implacable de personnalités dite « différentes », ce spectacle « givré », « délirant », « déchaînant l’enthousiasme », « conquérant », était placé sous le signe de la performance. L’adaptation avec quatre comédiens que j’en avais faite à l’époque était la transposition d’un simulacre de théâtre dans un charivari débridé et déglingué, qui mettait en évidence mon penchant pour une forme instinctive du jeu. Les Taxidermistes ou les « ivres de la jungle » manipulaient dans un joyeux déballage alternatif façon « rock-garage », des évidences imparables sur le règne anima. Ma langue s’inscrivait alors dans l’urgence de l’instant avec le réflexe avoué d’une tentative de destruction de la mécanique théâtrale … Mon expérience de théâtre formelle et le doute entretenu à son sujet, mon désir lancinant de continuer à accompagner la fulgurance de ces écrits, ma passion pour les caractères à la marge, ma rencontre avec Patrick Robine, me décident aujourd’hui à la relecture du Bestiaire afin d’y offrir l’autre côté de cette réalité.

 

De l'idiotie

 

« Avec la folie refait surface ce qui n’avait jamais disparu, à savoir une conception de l’artiste et de son inspiration soumis aux emportements et autres fièvres d’une sensibilité déréglée. Les quatre fureurs dont Platon établit la typologie dans Phèdre posaient déjà que l’artiste était un «enthousiaste» dont l’entendement devait être abusé. Le même discours est servi par Socrate au rhapsode Ion de retour d’Epidaure :

« De même que ceux qui en sont en proie au délire des Corybantes ne se livrent pas à leurs danses quand ils ont leurs esprits, de même aussi les auteurs de chants lyriques n’ont pas leurs esprits quand ils composent ces chants magnifiques ». Comparés aux Bacchantes ; les artistes en proie à l’inspiration qui égare leur esprit, sont, selon Socrate, en contact avec la Divinité. »

 

                                                                                                                          Jean Yves Jouannais, (L’idiotie, Beaux-Arts Magazine Edition, 2003)

 

Notes de mise en scène :

 

Fuyant les poncifs cliniques de quelques scientistes monomaniaques, le Zootropiste a tendu le voile de son imaginaire qu’il a partagé en deux. Que se trame-il dans l’antichambre des découvertes du Zootropiste ? Des instruments naïfs égrainent et des mélodies furtives et brutes. Sans qu’on y prenne garde, la science se transforme peu à peu en alliée de la poésie … A la manière d’un phénomène de baraque de foire, le Zootropiste expose son savoir, déraciné de son biotope qu’il recompose au grés de son discours grâce à un bricolage judicieusement apprivoisé. Il n’est pas homme de spectacle et le spectacle se construit malgré lui, dans sa fragilité inhérente au vouloir bien faire. Des évidences longtemps cachées apparaissent alors dans une langue précise, pendant que de l’autre côté de cette frontière où la parole conjugue le sublime au présent recomposé, un autre réel se met progressivement en place. Dressant minutieusement ses observations dans un ordre échappant à toute logique mathématicienne, les présences invisibles qui hantent le cabinet imaginaire du Zootropiste s’activent dans une lente alchimie qui juxtapose au bilan du discours, quelques actions discrètes. Les tendres allers et venues d’un assistant scrupuleux marquent alors une étrange symbiose entre relation humaine et règne animal. La confusion n’est plus un doute, l’homme est paraît-il cet animal doué d’intelligence …