Le visage de Louis de Funès, quand il jouait, m'a toujours semblé, dans sa luineuse maniaquerie, sans aucune ombre et très exacte, comme la figure même de la transfiguration comique, qui fait la face humaine apparaître de plein feu dans une sorte de gloire déchirée. Car le visage de l'homme n'est pas un pot à tendre bêtement aux projecteurs et objectifs des photographes, mais une surface qui doit se déchirer, une face transfigurée et saisie par-dedans qui doit trembler en deux par une force qui la prend et la pousse hord d'ici. L'acteur comique est transfuguré, transverbé, percé de musique de part en part, transmué, transnudé, en sueur, transverbigéré par tous les sons qu'il pousse, traversant les sexes, travestissant les destructions et prononçant disparition sur disparition. L'acteur déchire sa tête en deux. Il n'est venu au théâtre que pour ça : déchirer sa tête en trois. Refaire son corps avec des mots, remettre une viande dans les idées, avoir les langues aux pieds qui parlent et marcher à huit bras. Le bon acteur qui joue, Nul et Parfait, sait bien que c'est son absence seule qui est spectaculaire, et que le public vient au théâtre uniquement pour assister à la brisure des visages. Et non pour vois personne paraître. Le bon acteur joue tête coupée : il marche dans sa tête, discourt avec ses pieds.

L'acteur doit se représenter non pas comme un représentant en quoi que ce soit (surtout pas d'homme, surtout pas !) mais comme quelqu'un qui pousse à hui-bras huit-jambes huit-locutrices, respiratrices, huit-membres haut et huit en vas, par les seize, par dis-huit, par cinquante-six trous pour émettre sans cesse des figures humaines et devenir sans visage. Luis de Funèes ne jouait jamais sans s'être enlevé la tête avant d'entrer. Il disait que l'homme est la seule créature à qui la création sort par les yeux. Cinq cent cinquant-cinq mille sept cent quarante-cinq ans que l'humanité demande la disparition du monde dans succès. Louis de Funès disait venir pour détruire les figures. Quand il jouait, la création lui sortait par les yeux.

Valére Novarina, Pour Louis de Funès (1988)

danse des hassidiques (cover) - pascal comelade
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